Thomas Roussel, chef d’orchestre et compositeur, entre autres pour les plus grands défilés de mode, nous parle de son métier et de son Paris : celui des studios cachés et des cafés où l’on devient copain avec ses idoles.
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© de tous les visuels : Thomas Roussel
Pourquoi vous parler de Thomas ?
Parce que sa musique est inclassable et qu'elle nous prend instantanément au cœur. Parce qu'il signe la musique des plus grandes cérémonies sportives internationales, ainsi que celle des défilés les plus prestigieux, notamment ceux de Pharrell Williams chez Louis Vuitton. Parce que c'est un artiste brillant, bienveillant et totalement hors normes.
Défilé iconique de Louis Vuitton sur le Pont-Neuf
J'avais plein de questions pour lui, les voici :
Thomas, comment tu te décrirais ?
J'ai deux casquettes : je suis musicien-compositeur et papa de quatre enfants. Ce sont mes deux métiers. J'ai installé mon studio à la maison pour ne pas louper les moments familiaux.
Trois projets dont tu es fier ?
Il y a quelques mois, j’ai eu l’honneur de composer une Marseillaise pour la cérémonie de passation des JO d'hiver en Italie. C’est un chant un peu trop guerrier pour moi, j’ai donc choisi les couplets qui parlent d’amour et de liberté.
Le premier mot de la soprano était amour. Et nous étions à Vérone, la ville de Roméo et Juliette.
Le jour J, on jouait en cercle, sans pupitres, moi au centre, dirigeant à 360 degrés. Ma plus grande crainte était en réalité de trébucher, en direct, devant 300 millions de téléspectateurs. En sortant de scène, on a regardé le show en replay, l’émotion était palpable. C'est visible dans le making-of Alpes 2030.
Je pense aussi au show Vogue World, réalisé pour Anna Wintour, place Vendôme en 2024. Quarante minutes de spectacle en live, suivi sur YouTube par des millions de personnes. Mais en réalité, le show, on le fait pour les quelques centaines de personnes présentes, pour le public. C'est ce partage live que j’aime vraiment (vidéo des coulisses ici).
Répétition avec les artistes, dont Bad Bunny et Aya Nakamura
Anna Wintour assiste aux répétitions
Et en 2018, pour les 15 ans du label Ed Banger, j'ai joué au Grand Rex. J'étais dos aux 2 500 personnes présentes, pour interpréter Pocket Piano en version symphonique, en hommage à DJ Mehdi. Ce soir-là, la communion avec la salle était rare. C'est fou, parce que rien qu'en le disant, j’en ai la chair de poule.
Quelques années plus tard, j’ai d’ailleurs signé la musique originale du documentaire "DJ Mehdi : Made In France", primé aux Victoires de la Musique.
Quelles sont les adresses que tu ne lâcherais pour rien au monde ?
Rive Gauche, il y a Anima, une pizzeria tenue par l'ancien manager des Daft Punk, période Random Access Memories. Les photos des Daft sont sur les murs, les playlists sont soignées.
Je voue un culte à la pizza. Mon ancien QG était Il Brigante, rue du Ruisseau dans le 18e.
© Anima
J’aime aussi beaucoup Le Pont Traversé, rue de Vaugirard. Une ancienne boucherie reconvertie en librairie, puis en café. Le lieu a gardé le nom et les carreaux d'origine. J'y passe souvent après avoir déposé les enfants à l'école. Et j'y croise aussi régulièrement un musicien que je vénérais, une légende de la scène électronique, avec qui je suis assez naturellement devenu ami.
© Le Pont Traversé
Le Café du Clown, au marché Saint-Germain, propose le meilleur café selon moi, en termes de goût et de produit. J'y croise souvent des amis écrivains et photographes. La vibe artiste que je cherchais est là aussi.
© Café du Clown
Quelles sont les adresses des musiciens à Paris ?
Rue Victor Massé, dans le 9e, il y a les magasins d’instruments, comme Star’s Music. Ce sont des repaires de geeks de la musique. Même si beaucoup d’achats se font en ligne maintenant, cela reste une adresse de cœur.
Je pense aussi aux Studios Saint-Germain, rue de Seine, où j'ai enregistré la soprano des JO et Lang Lang pour le premier défilé Pharrell sur le Pont-Neuf. Un endroit avec une âme, que peu de gens connaissent.
© Artistic Palace
Pour les enregistrements grand format, il faut sortir de Paris. Il y a l’impressionnante Seine Musicale sur l'île Seguin, et le Studio Guillaume Tell à Suresnes, que j'ai privatisé depuis trois ans pour les défilés Pharrell, avec jusqu'à 140 musiciens.
La Seine Musicale
Studio Guillaume Tell
Un endroit où tu vas pour souffler ?
Le jardin du Luxembourg. Roller, tennis, balades avec les enfants. C'est là que je vais quand j'ai besoin de rien d'autre. Un classement l'a même désigné comme le plus beau jardin d'Europe.
© Le Parisien
Toi qui performes face à tant de monde, as-tu le trac ?
Oui, mais paradoxalement, ce n’est pas quand je joue en direct. C’est plutôt quand je suis seul en studio, à écrire les partitions, au moment où tout se fixe et où je ne peux pas me tromper (exemple de composition ici !).
Le trac, c'est quand je suis seul en studio à écrire les partitions, quand les choses se gravent dans le marbre.
Et puis vient la phase de répétition avec les musiciens, ça j'adore. C'est un peu comme être l'entraîneur d'une équipe avant un grand match : je choisis les profils, j'écris pour chaque instrument, jusqu’à 25-30 portées (lignes d’écriture). Le but est de tirer le meilleur de chaque musicien et de les mettre en confiance, pour qu’ils puissent exprimer pleinement ce qu’ils savent faire.
Et l'IA, quel impact sur ton métier ?
Je m'en sers comme outil, pour faire des choses qu'on ne pouvait pas faire il y a deux ans. Mais ce qui me rassure, c'est que le fait de performer avec des humains pour des humains reste difficilement remplaçable. Les artisans, les ébénistes, les bouchers, les compositeurs, j'espère qu'on sera un peu épargnés. On verra.
Performer avec des humains pour des humains reste difficilement remplaçable par l’IA
Des projets pour la suite ?
Un album en cours, composé à la maison. J'en sors un tous les 3 à 4 ans depuis 2015. J'espère que ça sortira en 2027.
Trois personnalités créatives à suivre ?
Hania Rani, compositrice, très “orchestrée” (avec des instruments acoustiques) et quelques synthés en arrière-plan. Elle enregistre à Abbey Road, là où j'ai enregistré tous mes albums. Je me sens assez proche de ce qu'elle fait artistiquement.
© Hania Rani
Veeko, batteur et ami de longue date. Il sort un album solo avec des featurings dont Sofiane Pamart. C'est lui que j'ai fait jouer pour la cérémonie des Paralympiques à Cortina, où il était le soliste, dans un clip tourné dans la neige avec des athlètes paralympiques. Les images sont magnifiques.
© Veeko
Oklou, un coup de cœur depuis 2017, toujours intact. Elle est devenue incontournable.
Merci Thomas !
J’espère que cette interview vous a inspiré, comme ce fut le cas pour moi.
Bonnes sorties à tous et à bientôt,
Philippine